Il était une fois Anne et Gérard Pineau, un couple installé en Ille-et-Vilaine. Mariés depuis 34 ans, parents de deux enfants, ils sont convaincus que le parcours professionnel qu'ils ont eu, leurs enfants « n'auront pas la chance de l'avoir. Notre génération a donc le devoir de se battre pour les jeunes et l'emploi ».


À 57 ans, Gérard est facteur dans le pays de Liffré. Il y a onze ans, l'ancien commercial a quitté « le monde de l'industrie pour distribuer le courrier », résume-t-il, souriant. Un virage à 180° négocié avec gourmandise. Débrouillard, volubile, le facteur connaît comme sa poche son secteur, un archipel de communes rurales au nord-est de Rennes.


Son épouse, Anne, 58 ans, est conseillère en insertion à la Mission locale de Rennes. Pas n'importe où : à l'antenne de Maurepas, un des quartiers les plus difficiles de la ville. Depuis des années, tenace, rassurante, la travailleuse sociale s'échine « à mettre des demandeurs d'emploi en face d'heures de travail ».


Ou comment maintenir l'espoir dans un quartier populaire « où tous les jeunes ne voient pas la vie en rose ». Et pour lesquels l'avenir s'écrit en noir, quand les portes de l'emploi refusent de s'ouvrir. Trop vite sortis de l'école, pas assez armés pour lutter... Ces filles et ces garçons, Anne en a trop vu sur le point de partir en vrille, à force de se sentir exclus et paumés.


Un jour de printemps 2010, la femme du facteur sent le découragement arriver. « Anne était très préoccupée par la situation des jeunes qu'elle suivait. Un soir, en rentrant du travail, elle me dit : 'Je n'arrive pas à trouver des postes d'apprentis' », se souvient son mari.


Presque par hasard, le facteur va aider son épouse à rebondir. « Moi, quand je distribue le courrier, je passe devant des commerces, des entreprises. Un matin, je vois qu'une boulangerie cherche trois apprentis. Le soir, j'en parle à Anne : 'Demain tu prends l'annonce et moi je la transmets au service emploi de la Mission locale', me dit-elle. » Quelques semaines plus tard, le boulanger avait ses apprentis.


Bingo ! Les époux Pineau viennent de tomber sur une pépite. « C'est vrai. Chaque jour, en France, un facteur passe devant une entreprise qui peut rechercher un salarié. Un artisan dans une petite commune n'a pas l'idée de s'adresser à la Mission locale ou à Pôle emploi pour trouver un apprenti... C'est ce qu'on appelle une offre d'emploi cachée. Mais l'artisan donnera son annonce à son facteur, parce qu'il le connaît bien. »

Des offres d'emplois cachées

L'idée est tellement simple que les époux pensent à la généraliser. Comment ? Ils en parlent chacun à leur direction. Avec une sacrée dose de conviction et d'enthousiasme. À tel point que La Poste-Courrier Haute-Bretagne et la Mission locale de Rennes décident de signer un partenariat original.


En 2011, elles lancent un test avec tous les facteurs du Pays de Rennes. Chefs d'entreprise, artisans, commerçants reçoivent un courrier qui leur explique la démarche et les incite à faire connaître leurs offres d'emploi. Les facteurs n'ont plus qu'à aller les récupérer.


En quelques mois, 443 offres sont collectées et 71 jeunes embauchés. « Pas seulement en contrats d'apprentissage, mais aussi en contrat à durée déterminée ou indéterminée », n'en revient toujours pas Anne. Vendeur, fleuriste, agent de nettoyage, commercial, menuisier, serveur, chauffeur-livreur... Voilà les postes qui ont trouvé preneurs.


Ça marche tellement bien que l'initiative fait des petits. Les Missions locales de Saint-Brieuc, Paris, Rouen... embrayent le pas. Reconduite en 2012 dans le bassin rennais, la campagne permet de collecter 130 nouvelles offres d'emploi. « Aujourd'hui, on songe très sérieusement à transposer la démarche au niveau national », annonce Crfièrement Gérard qui a reçu le prix de l'innovation La Poste 2011 pour cette super-bonne idée. Son futur (jeune) collègue facteur, c'est d'ailleurs la Mission locale de Rennes qui l'a déniché...


Pour Anne, justement, pas question, aujourd'hui comme hier, de laisser quelqu'un sur le bord du chemin. « C'est trop dur d'entendre une jeune fille ou un garçon nous dire : 'Je n'y crois plus. Je n'envoie même plus de lettre de motivation pour décrocher un boulot. On ne me répond jamais.' Nous, on a la chance de travailler avec des chefs d'entreprise formidables. » Gurvan, 17 ans, qui a décroché l'an dernier un contrat d'apprentissage en menuiserie grâce à la collecte des facteurs, ne dira pas le contraire.

Muriel MANDINE.